Entretien d’Hubert Védrine avec LeJournal.info, le 27 juin 2025
Hubert Védrine : « Donald Trump ne veut pas entrer en guerre »
C’est pour des raisons américaines et de leadership que le président américain a attaqué l’Iran, estime l’ancien ministre des Affaires étrangères. Pour ne pas donner un signal de faiblesse. Comme si la démonstration de force spectaculaire comptait pour lui davantage que l’anéantissement du programme nucléaire iranien.
Le vrai vainqueur de l’attaque sur l’Iran est Benyamin Netanyahou ?
C’est trop tôt pour le dire. Le fait que Benyamin Netanyahou ait profité d’un alignement de planètes qui était très favorable n’est pas étonnant. En réalité, il n’y avait pas de risque nucléaire imminent. Mais depuis quinze ans, Netanyahou revendique deux objectifs : éliminer la menace nucléaire iranienne et empêcher qu’il y ait un état palestinien. Il n’allait pas rater l’occasion qui se présentait d’autant qu’en attaquant l’Iran, il était sûr d’être soutenu par l’opinion israélienne, même par ceux qui le détestent et qui condamnent sa politique à Gaza. D’une part, il torpillait les tentatives de négociation de Trump avec l’Iran. Et de l’autre, il obligeait l’Arabie Saoudite et la France à reporter leur initiative en faveur d’un Etat Palestinien.
Quel est le bilan exact de l’offensive ?
Pour l’instant, on n’en sait rien. Mais à minima, un report très durable du risque nucléaire militaire iranien.
Pourquoi Donald Trump s’est-il engagé ?
Il n’était pas évident que Donald Trump s’engage. On a vu ces dernières semaines, contrairement aux démocrates et à la plupart des européens, qu’il n’est pas intimidable par Benyamin Netanyahou.
Je pense que finalement, il a décidé de frapper pour des raisons américaines et pour des raisons de leadership. D’abord, les Etats-Unis n’ont JAMAIS pardonné au régime iranien la prise d’otages de leur ambassade en 1979. Ensuite, ne pas frapper aurait été un signal de faiblesse américaine du point de vue des chinois et des autres. D’où la démonstration de force spectaculaire quel que soit le résultat exact.
Mais je ne crois pas que Donald Trump veuille entrer en guerre. C’est l’un de ses seul point fixe : il a toujours condamné la volonté des démocrates et des néo-conservateurs d’intervenir sans arrêt pour des raisons stratégiques toujours confuses comme pour exporter la démocratie. Ce n’est pas son truc.
D’où ses rodomontades actuelles dont on ne sait pas ce qu’elles veulent nous dire sur les perspectives d’un accord sur le nucléaire. Donc il ne s’est pas fondamentalement contredit.
Y a-t-il un risque d’escalade ?
Je ne crois pas à une escalade générale dont l’Iran n’a pas les moyens. Personne ne sait si le régime des mollahs va survivre à ce choc. Mais tous les connaisseurs de l’Iran pensent que si le régime finit par s’effondrer, ce sera suivi par une longue période de chaos, si ce n’est de guerre civile.
En quoi, cela rebat-il les cartes au Proche-Orient ?
Déjà avant, la suprématie israélienne était évidente. Les accords d’Abraham avec cinq pays (Israël, Emirats, Bahrein, Soudan, Maroc) qui sont une coalition anti-iranienne, avaient reconfiguré la situation. Au risque de surprendre, je ne pense pas que l’attaque sur l’Iran bouleverse à nouveau la configuration régionale sauf s’il devait y avoir une avancée sur le vrai sujet, à l’origine de tout qui est le non-règlement de la question palestinienne.
Benyamin Netanyahou est dans une position historique. Il pourrait se métamorphoser en un vrai grand homme s’il revenait à la stratégie courageuse d’Isaac Rabin d’accepter un compromis territorial et donc un petit état palestinien. Le problème est connu : il a consacré toute sa vie politique à ce qu’il n’y en ait jamais. Netanyahou est l’anti-Rabin absolu et ses alliés extrémistes veulent éliminer les palestiniens comme les américains ont éliminé les indiens.
Je rappelle d’ailleurs que Donald Trump admire le président américain Andrew Jackson qui avait déporté à l’ouest du Mississipi tous les indiens qui vivaient à l’Est.
L’autre hypothèse est que Donald Trump veuille relancer les accords d’Abraham et qu’il a besoin pour cela de convaincre enfin l’Arabie Saoudite de s’y engager. Les dirigeants arabes sont certes indifférents au sort « atroce » des palestiniens mais je ne crois pas que le premier ministre saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) puisse prendre ce risque s’il n’obtient pas quelque chose pour les palestiniens. Il n’avait rien demandé avant le 7 octobre mais la situation a changé. Il pourrait peut-être faire comprendre à Donald Trump qu’il faut remettre dans le jeu une autorité palestinienne entièrement nouvelle. Ce qui est encore plus important que la question iranienne.
Pendant ce temps, l’Ukraine est livrée aux Russes ?
L’Ukraine n’est pas plus livrée aux russes qu’avant mais l’Ukraine n’est pas plus en état qu’avant de reconquérir les territoires occupés par la Russie. La question reste la même : est-ce que Trump va imposer un gel du conflit dans conditions mauvaises ou très mauvaises pour l’Ukraine. Cela dépend en partie de la capacité ultérieure des européens de l’alliance, et quand même des Etats-Unis, à transformer l’Europe en une sorte de porc-épic qui dissuaderait toute nouvelle agression.
A cet égard, je considère que le sommet de l’OTAN a été un coup pour rien. Les alliés ont dû prendre des engagements d’augmentation de leurs dépenses de défense dans la plupart des cas intenables, et de toute façon, aux yeux du système américain, ce sont des budgets supplémentaires avec lesquels les européens devraient acheter des armes aux Etats-Unis.
Par ailleurs, il n’y a pas d’avancée dans le sens d’un pilier européen de l’alliance, ce à quoi le président Macron s’est employé de façon louable ses dernières semaines avec les dirigeants allemand, anglais et polonais.
C’est pourtant la voie de l’avenir.
Le droit international est bafoué, la force consacrée, celle d’Israël et des Etats-Unis ?
Je ne veux chagriner personne mais vous auriez du mal à me citer un seul conflit contemporain qui ait été réglé sur la base du droit international. Si c’était le cas, il y aurait un petit Etat palestinien démilitarisé depuis trente ans. Et Vladimir Poutine n’aurait pas envahi l’Ukraine. C’est évidemment un principe philosophique incontestable mais c’est plutôt un objectif qu’une réalité.
Cela dit, les dizaines de milliers de personnes dans le monde qui travaillent à la prise en compte du droit international, méritent d’être saluées, car elles contribuent modestement à ce que le monde soit moins cruel. Mais c’est une très longue route.
Quel sera le nouvel ordre géopolitique mondial ?
Les européens qui se sont fait longtemps des illusions sur la communauté internationale, l’Occident etc .. sont bien obligés de constater, ce que les autres pays du monde n’avaient jamais oublié, à savoir que les rapports de force déterminent tout.
Et que les Etats-Unis restent une hyper-puissance surtout pour leurs voisins et pour les européens. Il faut intégrer tout cela, examiner comment, domaine par domaine, agir quand même avec Donald Trump, ou sans lui, voire contre lui (sur la transition écologique).
Il n’y a donc pas de miracle. S’ils veulent peser un jour, les européens doivent se redresser.
Propos recueillis par Valérie Lecasble
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