{"id":12439,"date":"2019-08-26T17:51:58","date_gmt":"2019-08-26T16:51:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.worldpolicyconference.com\/?p=12439"},"modified":"2019-08-26T17:51:58","modified_gmt":"2019-08-26T16:51:58","slug":"farewell-flat-world","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.worldpolicyconference.com\/fr\/farewell-flat-world\/","title":{"rendered":"L&rsquo;adieu au monde plat"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<p data-line-id=\"d8df03b7c7c44c05b29c47b043e7318e\">PARIS \u2013 Il y a cinquante ans, on pensait que le monde n&rsquo;avait rien de plat. Les pays riches dominaient les pauvres et aucune lueur n&rsquo;annon\u00e7ait un avenir meilleur : au fil des ann\u00e9es les riches allaient s&rsquo;enrichir d&rsquo;avantage et les pauvres, s&rsquo;appauvrir, au moins en termes relatifs. Des \u00e9conomistes comme Gunnar Myrdal en Su\u00e8de, Andre Gunder Frank aux Etats-Unis et Fran\u00e7ois Perroux en France annon\u00e7aient l\u2019augmentation des in\u00e9galit\u00e9s entre pays, le d\u00e9veloppement du sous-d\u00e9velopppement et le renforcement de la domination \u00e9conomique. Commerce international et investissements \u00e9trangers \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s avec suspicion.<\/p>\n<p>Ces th\u00e9ories ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9menties par les faits. Le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus important des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es est le rattrapage \u00e9conomique d\u2019un ensemble de pays pauvres. Comme l&rsquo;a montr\u00e9 Richard Baldwin du Graduate Institute de Gen\u00e8ve dans un livre \u00e9clairant, The Great Convergence, ses moteurs principaux ont \u00e9t\u00e9 le commerce international et la chute spectaculaire du co\u00fbt de la mobilit\u00e9 des id\u00e9es &#8211; ce qu&rsquo;il appelle la \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me s\u00e9paration\u00a0\u00bb (entre ma\u00eetrise de la technologie et localisation de la production). D\u2019une formule saisissante Thomas L. Friedman, du New York Times, a r\u00e9sum\u00e9 cette nouvelle donne en 2005 : le monde est plat.<\/p>\n<p>Ce nivellement des relations \u00e9conomiques internationales ne se limitait d\u2019ailleurs pas \u00e0 la connaissance, aux \u00e9changes et aux investissements. Il y a vingt ans, la plupart des chercheurs tenaient aussi les taux de change flottants pour un puissant facteur d\u2019\u00e9galisation : gr\u00e2ce \u00e0 eux, disait-on, chaque pays, petit ou grand, pouvait d\u00e9terminer sa propre politique mon\u00e9taire, d\u00e8s lors que ses institutions de politique \u00e9conomique \u00e9taient solides. C\u2019en \u00e9tait fini de la hi\u00e9rarchie caract\u00e9ristique des r\u00e9gimes de changes fixes. M\u00eame les flux de capitaux ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s, f\u00fbt-ce bri\u00e8vement, comme un facteur potentiel d&rsquo;\u00e9galisation. Le Fonds Mon\u00e9taire International n\u2019a-t-il pas envisag\u00e9, en 1997 de faire de leur lib\u00e9ralisation un objectif g\u00e9n\u00e9ral ?<\/p>\n<p>\u00c0 la limite, dans ce monde, les \u00c9tats-Unis n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re qu\u2019un pays plus gros et plus avanc\u00e9 que les autres. Bien s\u00fbr, cette image \u00e9tait exag\u00e9r\u00e9e. Mais les responsables politiques am\u00e9ricains d\u2019alors avaient eux-m\u00eames tendance \u00e0 relativiser la singularit\u00e9 de leur pays et le poids d\u00e9mesur\u00e9 des responsabilit\u00e9s correspondantes.<\/p>\n<p>Et voici, cependant, que le monde para\u00eet \u00e0 nouveau changer de tournure. \u00c0 l\u2019heure de l\u2019\u00e9conomie immat\u00e9rielle, des r\u00e9seaux num\u00e9riques et de la finance globalis\u00e9e, centralit\u00e9 et hi\u00e9rarchies s&rsquo;imposent \u00e0 nouveau. Se r\u00e9v\u00e8le un nouveau monde qui n&rsquo;a plus l&rsquo;air plat du tout. Il est au contraire h\u00e9riss\u00e9 de pointes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re raison de ce changement de perspective est que dans une \u00e9conomie toujours plus num\u00e9rique, o\u00f9 une part croissante des services est produite \u00e0 un co\u00fbt marginal nul, la cr\u00e9ation de valeur et la captation de la valeur se concentrent dans les lieux d&rsquo;innovation et d\u2019investissement immat\u00e9riel, au d\u00e9triment des sites de production.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux num\u00e9riques contribuent \u00e9galement \u00e0 cette asym\u00e9trie. Il y a encore quelques ann\u00e9es, on pr\u00e9sumait souvent que l&rsquo;internet allait devenir un r\u00e9seau global point \u00e0 point, d\u00e9pourvu de centre. En fait, il a \u00e9volu\u00e9 vers un syst\u00e8me hi\u00e9rarchis\u00e9 de type \u00ab moyeu et rayons \u00bb. La raison de cette \u00e9volution est avant tout technique : une telle structure est plus efficace. Mais comme l&rsquo;ont r\u00e9cemment soulign\u00e9 dans un passionnant article deux sp\u00e9cialistes de science politique, Henry Farrell et Abraham Newman, un r\u00e9seau structur\u00e9 procure un avantage consid\u00e9rable \u00e0 tous ceux qui en contr\u00f4lent les n\u0153uds.<\/p>\n<p>Cette m\u00eame structure en \u00e9toile se retrouve dans d\u2019autres domaines. La finance en pr\u00e9sente un cas particuli\u00e8rement clair. La crise financi\u00e8re globale a mis en \u00e9vidence la centralit\u00e9 de Wall Street dans le r\u00e9seau financier mondial, au point qu&rsquo;une s\u00e9rie de d\u00e9fauts dans un segment mineur du march\u00e9 du cr\u00e9dit immobilier am\u00e9ricain a pu contaminer l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me bancaire europ\u00e9en. Elle a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la d\u00e9pendance des banques internationales au billet vert, et leur besoin d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la liquidit\u00e9 en dollar. La carte des facilit\u00e9s de cr\u00e9dit accord\u00e9es par la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale am\u00e9ricaine \u00e0 une s\u00e9rie de banques centrales partenaires pour les aider \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette demande de liquidit\u00e9 fournit une image saisissante de la hi\u00e9rarchie du syst\u00e8me mon\u00e9taire international.<\/p>\n<p>Cette nouvelle prise de conscience de l&rsquo;interd\u00e9pendance internationale comporte deux cons\u00e9quences majeures. La premi\u00e8re est purement \u00e9conomique : les asym\u00e9tries internationales croissantes sont devenues un sujet de recherche. H\u00e9l\u00e8ne Rey de la London Business School a r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e dominante selon laquelle des taux de change flottants mettent les pays qui les adoptent \u00e0 l&rsquo;abri des al\u00e9as des cycles mon\u00e9taires am\u00e9ricains. Elle affirme au contraire que la seule mani\u00e8re pour un pays de se prot\u00e9ger d&rsquo;entr\u00e9es et de sorties de capitaux d\u00e9stabilisantes consiste soit \u00e0 piloter fermement l\u2019\u00e9volution du cr\u00e9dit, soit \u00e0 avoir recours au contr\u00f4le des changes.<\/p>\n<p>Dans un esprit analogue, Gita Gopinath, aujourd\u2019hui \u00e9conomiste en chef du Fonds Mon\u00e9taire International, a mis l&rsquo;accent sur la d\u00e9pendance de la plupart des pays vis-\u00e0-vis du taux de change du dollar. Alors que l\u2019approche usuelle consid\u00e9rait le taux de change entre le won et le r\u00e9al comme le d\u00e9terminant principal du commerce entre la Cor\u00e9e et le Br\u00e9sil, la r\u00e9alit\u00e9, dans la mesure o\u00f9 les \u00e9changes de ces pays sont le plus souvent libell\u00e9s en dollar, est que leurs taux de change vis-\u00e0-vis du dollar jouent un r\u00f4le plus significatif que leur taux de change bilat\u00e9ral. A nouveau, ceci souligne la centralit\u00e9 de la politique mon\u00e9taire am\u00e9ricaine pour tous les pays, ind\u00e9pendamment de leur taille.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la r\u00e9partition des b\u00e9n\u00e9fices de l&rsquo;ouverture et de la participation \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie globale est de plus en plus biais\u00e9e. De plus en plus de pays se demandent quel est leur int\u00e9r\u00eat \u00e0 participer \u00e0 un jeu dont les gains ne sont pas distribu\u00e9s de mani\u00e8re \u00e9gale, et qui leur fait perdre leur autonomie macro\u00e9conomique et financi\u00e8re. Le protectionnisme reste une lubie dangereuse. Mais il est devenu plus difficile d\u2019argumenter pour l&rsquo;ouverture \u00e9conomique.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre cons\u00e9quence est g\u00e9opolitique : un syst\u00e8me \u00e9conomique global plus asym\u00e9trique affaiblit le multilat\u00e9ralisme. Il suscite au contraire une lutte pour le contr\u00f4le des n\u0153uds de connexion des r\u00e9seaux internationaux. De mani\u00e8re \u00e9loquente, Farrell and Newman parlent de \u00ab\u00a0militarisation de l\u2019interd\u00e9pendance\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire la transformation de structures \u00e9conomiques efficaces en machines \u00e0 concentrer le pouvoir.<\/p>\n<p>La brutalit\u00e9 avec laquelle Donald Trump utilise la centralit\u00e9 du syst\u00e8me financier am\u00e9ricain et du dollar pour contraindre ses partenaires \u00e9conomiques \u00e0 se conformer aux sanctions \u00e9conomiques impos\u00e9es de mani\u00e8re unilat\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;Iran ont suscit\u00e9 dans le monde entier une prise de conscience : le prix \u00e0 payer pour l&rsquo;interd\u00e9pendance \u00e9conomique asym\u00e9trique est \u00e9lev\u00e9. \u00c0 coup s\u00fbr, la r\u00e9plique de P\u00e9kin sera de se battre pour mettre en place ses propres r\u00e9seaux et s&rsquo;assurer du contr\u00f4le de leurs points de connexion. Ici encore, la victime risque d\u2019\u00eatre le multilat\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>Un nouveau monde commence \u00e0 \u00e9merger, dans lequel il sera tr\u00e8s difficile de s\u00e9parer l&rsquo;\u00e9conomique du g\u00e9opolitique. Un monde qui ressemble davantage \u00e0 celui de Game of Thrones qu&rsquo;au \u00ab\u00a0monde plat\u00a0\u00bb de Friedman.<\/p>\n<p data-line-id=\"d8df03b7c7c44c05b29c47b043e7318e\">\n<p data-line-id=\"d8df03b7c7c44c05b29c47b043e7318e\"><strong>Par Jean Pisani-Ferry\u00a0<\/strong><\/p>\n<p data-line-id=\"d8df03b7c7c44c05b29c47b043e7318e\">Publi\u00e9 le 1er juiller\u00a02019 dans <em>Project Syndicat<\/em><\/p>\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PARIS \u2013 Il y a cinquante ans, on pensait que le monde n&rsquo;avait rien de plat. 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