La méthode Macron remise en question par un nouveau tollé sur l’OTAN

Aline Robert – EURACTIV

08.11.2019

EPA-EFE/STEPHANIE LECOCQ

La vision géopolitique du président français, exposée dans un entretien avec The Economist, a de nouveau suscité des réactions épidermiques. Le président multiplie les maladresses diplomatiques au risque de braquer ses partenaires.

Le nouveau Haut représentant de l’Union européenne aux affaires extérieures, Josep Borrell, a une vision  plus diplomatique qu’Emmanuel Macron. Dans une interview au Monde, vendredi 7 novembre, il incite à se référer à l’ensemble de l’interview de The Economist publiée la veille, plutôt qu’à la formule choc faisant référence à la « mort cérébrale de l’OTAN », qui sème le trouble dans les capitales européennes.

Josep Borrell justifie néanmoins le propos du président, qui selon lui « reflètent aussi l’urgence, pour l’Europe, d’avancer avec détermination dans le développement de ses propres capacités de défense, afin de pouvoir faire face aux conflits qui la touchent au plus près. »

L’Espagnol, qui prendra ses fonctions le 1er décembre, prend ainsi la défense du président français, par ailleurs sous le feu d’un tir nourri pour avoir osé dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, en tirant à boulet rouge sur l’OTAN et en appelant à être « lucide ». Des termes récusés par Berlin et Washington,  où le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a estimé que l’Otan restait « un des partenariats stratégiques les plus déterminants de l’Histoire ».

La plupart des critiques portent toutefois sur la forme, et surtout cette formule  de « mort cérébrale » d’une organisation qui garantit la sécurité de la majorité des pays européens. Le timing peut aussi étonner : critiquer une structure avant une célébration, celle des 70 ans de l’OTAN qui se tiendra à Londres début décembre, plutôt qu’après, semble peu constructif.  Mais le président français veut ainsi faire bouger l’agenda de la rencontre.

Imbroglios diplomatiques en série

Au risque de crisper sérieusement ses partenaires. Depuis la rentrée, et la venue de Vladimir Poutine en France, la politique étrangère de la France a tendance à poser question, pour le moins, avec un président français qui semble se poser en ministre des affaires étrangères de l’Europe.

De nombreux pays n’ont pas compris l’opposition de la France à l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord. Ainsi les Grecs contemplent aujourd’hui l’accord de Prespa, qui scellait avec la Macédoine du Nord la fin d’un conflit très long, avec inquiétude. L’absence de perspectives européennes risque de raviver la flamme nationaliste de la Macédoine du Nord. « L’accord risque de ne pas être appliqué, par exemple le nouveau nom, Macédoine du Nord, ne sera pas modifié sur les monuments si le Parti nationaliste VMRO est élu lors des prochaines élections ; et au final, i’accord sera en danger » prévient Sia Anagnostopoulo, ancienne ministre des affaires européennes du gouvernement Tsipras, et députée Syriza en Grèce.

La Bulgarie et l’Ukraine se sont aussi alarmé des propos du président sur certains de leurs ressortissants, accusés de trafic de travailleurs illégaux,

« L’analyse du président est pertinente, mais le risque, c’est que les partenaires européens se crispent, ce qu’ils font de plus en plus à chaque petite phrase de Macron mal interprétée. Dans ce cas, chacun campe ses positions, et la méthode Macron ne fonctionne pas, il risque de perdre ses batailles » note Alice Pannier, professeur d’études européennes et de relations internationales à l’université Johns Hopkins, à Washington.

Un problème de méthode problématique, d’autant que le constat et la vision posées par le président n’ont pas tellement d’alternatives en Europe.

Une vision réaliste qui fait encore débat

Le constat d’une Europe conçue comme un projet politique, mais qui ne fonctionne que lorsqu’il s’agit de sujets économiques fait consensus.  Le modèle a fonctionné tant que libre-échange et démocratie coulaient de source. Maintenant que la guerre commerciale renait, ainsi que les menaces sur la démocratie avec le retour de régimes autoritaires et la menace sur l’indépendance de la justice et de la presse au sein même de l’Europe, le modèle vacille. Mais si la vision fait consensus, les réponses à apporter font encore débat. L’approche réaliste de Macron, à propos de la Russie avec laquelle il veut renouer le dialogue, reste en travers de la gorge de ses partenaires.

Dire que l’OTAN ne peut fonctionner avec des membres qui prennent des décisions unilatérales sans se consulter, comme les Etats-Unis et la Turquie l’ont fait en Syrie est une évidence ; sans doute trop sensible pour être mise au grand jour.

La Syrie cristallise les tensions

D’autant que le président « ne propose pas de solution concrète qui pourrait supplanter l’absence de vision commune au sein de l’OTAN. Faut-il expulser la Turquie de l’OTAN ? Remettre en cause l’article 5 ? » se demande Alice Pannier.

C’est surtout sur la Syrie que le président français a mis les pieds dans le plat dans son interview à The Economist, en soulignant que l’attaque de la Turquie contre les alliés de l’OTAN interroge potentiellement l’article 5 du traité de l’OTAN, une clause qui prévoit que les membres attaqués seront défendus par leurs pairs.

« Que sera l’article 5 demain ? » s’est interrogé le président français dans The Economist. Une vraie question, qui ne pourra pas être évitée lors du prochain sommet de l’OTAN

Encore faut-il pour cela que d’autres pays européens soutiennent la France. « Macron a tellement plus d’idées que les autres leaders européens. Mais il aurait plus d’influence s’il avait la patience de construire des coalitions pour les défendre » a récemment souligné Charles Grant, directeur du think-tank CER.

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