Du CETA aux particules ultra-fines, comment de vraies questions sanitaires ou environnementales se transforment de plus en plus en peurs irrationnelles

Que ce soit à la suite du rapport de l’Anses sur les dangers sur la santé des particules ultra-fines dans l’air ou à propos des normes sanitaires qui sont prévues dans le cadre du CETA, la quête de perfection en matière de santé est de plus en plus sensible dans le débat public.

Atlantico : Le rapport de l’Anses sur les dangers sur la santé des particules ultra-fines dans l’air ou le sujet des normes sanitaires prévues dans le cadre du CETA mettent en lumière la quête de perfection en matière de santé, de plus en plus sensible dans le débat public. N’y a t-il pas un manque, dans le débat d’opinion, d’appréciation rationnelle des risques sanitaires, qui peuvent être réels mais qui doivent être mesurés avec plus de nuances ?

Jean de Kervasdoué : Le rapport savant et détaillé de l’ANSES illustre la qualité des travaux récents en matière de santé et d’environnement, mais aussi les dérives de cette expertise, comme celles du principe de précaution.

Après une analyse approfondie des normes internationales en matière de particules ultrafines, fines ou grossières, de produits chimiques (sulfates, nitrates, ammonium …), de métaux (nickel, zinc, cuivre, vanadium …), de poussières diverses, d’émanation des moteurs à explosion, du charbon, du pétrole … ce rapport recense les études internationales qui montrent que, dans certaines conditions, une dose plus ou moins élevée de ces substances dans l’air peut avoir un effet soit sur la santé des animaux de laboratoire, soit sur celle des enfants, soit sur des sujets asthmatiques … La cible varie donc selon les études.

Remarquons tout d’abord que ce rapport néglige la source de loin la plus dangereuse de pollution de l’air pour les asthmatiques : le pollen ! Peut-être parce que cette pollution est « naturelle » et ses effets autrement sensibles.

Mais l’essentiel de ce rapport, on ne peut plus précautionneux, est qu’il extrapole les effets de ces polluants à des populations dont le degré d’exposition n’est pas mesuré, en supposant de surcroit que l’effet toxique est linéaire, ce qui reste à démontrer. Il aboutit ainsi, une fois encore, à une estimation absurde de 40 000 à 70 000 décès prématurés dus à la pollution de l’air, alors que la dernière estimation de l’effet sanitaire des cancers potentiellement évitables en France, le 25 juin 2018, le Bulletin hebdomadaire du CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) soutient que les cancers attribuables à la pollution atmosphérique ne sont plus que 1466.

Bien entendu, il faut réduire la pollution atmosphérique, mais à quel coût ? En interdisant toute activité économique et tout transport par les véhicules propulsés par un moteur à explosion ? En interdisant toute cuisine au gaz dans une atmosphère confiné ? En exportant chez les autres la pollution comme le font les Japonais qui développent des moteurs à hydrogène chez eux en oubliant que ce gaz liquéfié a été fabriqué en Australie grâce à des centrales à charbon ?

Pourquoi ces estimations irréalistes ? Parce qu’en France sévit à la fois le principe de précaution, principe sans limite pour tout risque qui n’a pas besoin d’être avéré, principe absurde qui prétend prendre pour un risque incertain des mesures « proportionnées ». Proportionnées à quoi ?

Le coût de ces précautions hasardeuses est considérable et est, notamment, la cause   principale de la baisse de nos exportations de produits agricoles.

 

Dans le privé, nos concitoyens sont probablement moins regardant sur les pratiques et les consommations nocives. Comment expliquer ce phénomène de psychologie collective (peur dans le domaine public, et relative irresponsabilité dans le privé) ?

Les humains sont très sensibles aux risques subits et notamment aux conséquences pour eux des comportements des autres, pondèrent très différemment les risques choisis et de surcroît, dans ce dernier cas, cela se fait sans grande logique. Il serait intéressant, par exemple, de savoir combien d’adeptes d’une alimentation « bio » – au bénéfice nutritionnel non démontré – fument ou pratiquent les sports de montagne. De même, je me souviens d’une journaliste m’expliquant comment elle faisait venir à grand frais de la viande « bio », tout en m’accompagnant pour fumer sa dixième cigarette de la matinée.

Ceci a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est à la fois la coupure des populations urbaines du monde agricole et la disparition des rites et des rythmes alimentaires. Les urbains mythifient une nature qu’ils croient bonnes. En outre, omnivores, redoutant donc toute alimentation, ils ne sont plus guidés par les rites religieux et les rythmes des repas pris en famille. A Paris, 25% des habitants ne préparent plus jamais de repas et cherchent ce qu’ils croient être bon pour leur santé.

En outre, comme la doxa de l’écologie politique diffuse dans la très grande majorité des médias, ces croyances sont renforcées par notre très naturel biais de confirmation : tout homme cherche les faits qui semblent confirmer ses croyances et ignorent ceux qui les remettent en cause. Contrairement à Saint-Thomas, on ne voit que ce que l’on croit.

Enfin, on confond risque (le fait d’avoir un couteau chez soi) et danger (celui d’être poignardé). Or, le principe de précaution voudrait nous faire croire que l’on pourrait vivre sans risque.

 

En quoi est-ce que l’importance donnée dans le droit au principe de précaution a aussi une influence sur cette question ?

Incapable de réduire le chômage, la classe politique a laissé entendre qu’elle allait pouvoir protéger la population de tout. Ainsi, les assurances sociales sont devenues la sécurité sociale et celle-ci s’est transmutée en protection sociale. Comme cela ne suffisait pas est venu le principe de précaution, dont les écologistes politiques, anticapitalistes et apôtres de la décroissance définissent les thèmes, les règles et les solutions et ainsi nourrissent l’agenda politique et confortent les croyances de la population. S’ils trouvent un terrain fertile, c’est parce que derrière toutes ces croyances se cachent le refoulement de la mort et la promesse, avec l’OMS, de la santé parfaite, « état complet de bien-être psychique, physique et mental, et pas seulement absence de maladie ».

Pourtant tout n’est pas affaire d’opinion. Si les vérités scientifiques sont provisoires, leur évolution, voire leur révolution, se produisent grâce à un processus complexe. Certes les scientifiques font mourir leurs hypothèses à leur place, mais leur débat est d’une autre nature et même si vous croyez que tout est relatif, quand vous appuyez sur la commande d’un téléviseur, vous voyez une image ! Terminons par une citation de Marie Curie. « Notre société, où règne un désir âpre de luxe et de richesses, ne comprend pas la valeur de la science. Elle ne comprend pas que celle-ci fait partie de son patrimoine moral le plus précieux, elle ne se rend pas non plus suffisamment compte que la science est la base de tous les progrès qui allègent la vie humaine et en diminuent la souffrance ».

 

Avec Jean de Kervasdoué

Publié le 18 juillet 2019 par Atlantico