L’Europe a les moyens de prouver que les représailles économiques peuvent faire reculer l’agresseur russe, analyse l’économiste dans sa chronique.
Provocante, certainement, la formule du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, n’en était pas moins juste : c’est bien une « guerre économique et financière totale » qui s’est engagée contre la Russie. Son enjeu dépasse l’Ukraine : il s’agit de savoir si les représailles économiques peuvent faire reculer un agresseur, ou bien si seule la force armée peut arrêter la force armée.
Ce qui se joue aujourd’hui, c’est d’abord l’existence d’un pays. Mais ce qui se teste, c’est notre capacité à faire levier de la puissance économique. Si nous parvenons à faire plier Poutine, la leçon sera claire : entre prédation et prospérité, il faut choisir. Si nous échouons, la volonté de puissance aura le champ libre.
Nous avons des atouts pour cette confrontation. Comme l’a dit Jason Furman, l’ancien conseiller économique de Barack Obama, la Russie n’est, pour l’économie mondiale, qu’une « grande station-service ». Elle est, en revanche, tributaire de l’extérieur pour la technologie, la finance, les biens d’équipement et les biens de consommation. La sanctionner lui fait beaucoup plus mal que cela ne nous coûte.
Les Etats-Unis et l’Europe ont instantanément mobilisé tous les moyens que leur donnent un quasi-monopole sur les monnaies de réserve, le contrôle des infrastructures financières internationales (dont la messagerie Swift n’est qu’un élément) et la suprématie technologique. L’effet de souffle des sanctions illustre une thèse formulée en 2019 par les politistes Henry Farrell et Abraham Newman sous le nom de « weaponized interdependence » (« l’interdépendance comme arme »). Les structures en réseau, disaient-ils, se sont développées pour des raisons économiques, mais elles confèrent un énorme pouvoir aux pays qui les contrôlent.
Ombre portée des sanctions
Ce n’était cependant que la première manche. Certes, la Russie est devenue un Etat paria, les oligarques sont privés de Riviera et la classe moyenne de meubles Ikea. Mais la dépendance énergétique de l’Europe l’a conduite à limiter le champ des sanctions. Seules certaines banques ont été mises au ban ; seules certaines technologies sont interdites d’exportation ; seules certaines entreprises ont définitivement choisi de plier bagage. Chaque jour, la Russie engrange près d’un milliard de dollars de recettes d’exportations énergétiques. Elle va rapidement retrouver les moyens d’importer.
Moscou subit déjà, en partie, l’ombre portée de sanctions pas encore arrêtées. Il n’est pas interdit d’acheter du pétrole russe. Mais, par crainte de mesures à venir, armateurs, banquiers et assureurs hésitent à participer à ce commerce. L’expérience des sanctions secondaires américaines de 2018, qui avaient banni toutes les entreprises en relation avec l’Iran, reste dans les mémoires. Résultat : le pétrole de l’Oural subit une décote importante, de 25 dollars par baril.
Mais ceci ne durera pas. Il faudra bien, rapidement, être clair. Soit l’achat d’énergie russe est licite, soit il ne l’est pas. Et s’il l’est, il faudra bien laisser le pouvoir russe disposer des recettes en devises sans lesquelles il n’aura aucune raison de ne pas laisser ses hydrocarbures sous terre. Les Etats-Unis ont déjà choisi : ils se passeront du pétrole russe, dont ils n’ont d’ailleurs pas besoin. L’Allemagne tergiverse, l’Europe n’a rien décidé. Mais si elle n’agit pas, M. Poutine ne tardera pas à conclure que,
pour lui, le pire est passé. Déjà, le rouble s’est un peu redressé. Il n’y a pas le choix : il faut resserrer le nœud coulant.
Il importe, à ce stade, de distinguer pétrole et gaz. Le marché du premier est mondial, parce qu’un tanker de brut est essentiellement substituable à un autre. Un arrêt des exportations russes aurait pour principale conséquence une hausse du prix, que les Etats-Unis s’emploient à prévenir en reprenant langue avec le Venezuela et l’Iran. Cet arrêt est peu probable, car il se trouvera toujours preneur (l’Inde, par exemple) pour du pétrole décoté. Mais en créant toute sorte de complications pour les acheteurs, un embargo sur le brut russe accentuerait sa décote et réduirait les recettes de son exportation. Ces recettes diminueraient encore en cas de sanctions secondaires : en 2019, le volume des livraisons iraniennes avait été divisé par deux.
Solidarité européenne
Les choses sont plus compliquées pour le gaz, dont le commerce suppose des infrastructures et qui est aujourd’hui essentiellement exporté vers l’Europe. Arrêter les importations affaiblirait beaucoup
la Russie, qui ne dispose pratiquement pas d’autres canaux d’exportation. Mais même si son gaz ne représente que 8,4 % de l’énergie primaire consommée par l’Union européenne (UE), ce ne serait pas sans effet sur nous. Et, bien évidemment, cette dépendance varie énormément d’un pays à l’autre.
Un arrêt total n’est pas envisageable, dans l’immédiat. L’UE doit cependant commencer à réduire ses importations de gaz, diversifier ses approvisionnements et, pour cela, réformer un système énergétique insuffisamment intégré pour garantir la sécurité collective d’approvisionnement. Une bonne manière d’y inciter serait, comme le proposent les économistes Eric Charney, Christian Gollier et Thomas Philippon, d’appliquer un tarif douanier au gaz russe et de le relever progressivement. Ce serait le signal que nous sommes décidés à nous en passer, en même temps qu’une incitation à recourir à d’autres fournisseurs. Evidemment, cela ne se conçoit pas sans une forte solidarité envers les pays qui seraient les plus directement frappés par la baisse des importations de gaz russe.
Notre poids économique, notre technologie, la prépondérance de nos multinationales, notre contrôle des infrastructures de la mondialisation, l’asymétrie de nos échanges énergétiques avec la Russie nous donnent les moyens de l’emporter dans un affrontement décisif. A condition seulement que nous ne demandions pas, en plus, que ce soit parfaitement indolore.
Lire l’article original sur le site du Monde.

























MADRID – Russian President Vladimir Putin’s barbaric war on Ukraine seems to have awakened Germany from its post-Cold War slumber, with a dramatic shift in foreign and defense policy indicating a newfound recognition of Russia’s unreliability as a partner and the broader security challenges Europe faces. But can Germany’s tougher approach withstand a painful and protracted crisis, or will accommodationist voices regain traction, urging acceptance of the realities on the ground?
There is no doubting the resoluteness of Germany’s response to the Russian invasion. Beyond halting the Nord Stream 2 gas pipeline project, Chancellor Olaf Scholz has announced a €100 billion ($109 billion) increase in defense spending this year and agreed to send weapons – not just helmets – to Ukrainian fighters.
Moreover, Germany has participated in the imposition of sweeping Western sanctions aimed at isolating Russia and inflicting maximum economic pain. More fundamentally, Germany seems finally to have abandoned its long-held belief that dialogue is the only way to deal with the Kremlin.
Germany’s newfound mettle, which has been welcomed across Europe, was by no means guaranteed. For decades, Germany’s approach to geopolitics had emphasized rapprochement and economic engagement, with its Russia policy representing a kind of misguided continuation of the Federal Republic’s Cold War-era Ostpolitik. This persisted through Russia’s invasion of Georgia in 2008, its downing in 2014 of MH-17, a passenger flight passing over eastern Ukraine, and the Kremlin’s poisoning of political opponents like Alexei Navalny, who recovered from a nerve-agent attack in a German hospital.
Germany was not alone in taking a soft-handed approach to Russia. The United Kingdom has continually – and willingly – attracted Russian oligarchs’ dark money. In this sense, Britain’s sanctioning of oligarchs like Roman Abramovich also represents a notable shift.
But, historically, Germany has been at the center of Europe’s political tangles. This was often for the worse: Germany repeatedly disrupted Europe’s balance of power, leading to conflict and unparalleled bloodshed, culminating in World War II. But with the 1951 creation of the European Coal and Steel Community, which bound together Germany and France, the country’s role was transformed.
From Chancellor Konrad Adenauer’s tenure in the 1950s and early 1960s through Chancellor Helmut Kohl’s in the 1980s and 1990s, it was said that Germany would find its interests in the interests of the European project. Integration was the only conceivable path to a sustainable and lasting European peace, and Germany was essential to achieving that goal.
After reunification in 1990, Germany leveraged its economic strength and prowess to assume a unique convening power in Europe, which enabled it to define the EU’s agenda – and, thus, trajectory – for decades.
But Germany’s leadership was always selective. It used its influence – enhanced by an EU presidency – to press for the completion of an EU-China investment agreement just a month ahead of US President Joe Biden’s inauguration last year. (That deal is now in limbo, unlikely to be ratified by the European Parliament any time soon.) Germany also pushed forward Nord Stream 2, despite its allies’ concerns.
However, in areas that drew less German interest, such as banking union, the EU was left largely directionless. This dynamic is what prompted former Polish Foreign Minister Radosław Sikorski to declare in 2011 that he feared Germany’s power less than its inactivity. In fact, Germany’s selective leadership prevented the EU from forging ahead strategically and left it reliant on former Chancellor Angela Merkel’s personal mediation, which ended when her 16-year tenure did.
In this sense, Putin has done the West a favor. By launching a brutal and unprovoked invasion of Ukraine and threatening the West with nuclear escalation, he has shaken the very foundations of the postwar order – and jolted Germany out of its dream of Wandel durch Handel (change through commerce). If recent policy changes are any indication, a more comprehensive and strategic form of German leadership could emerge.
But the Western countries imposing costs on Russia will also face high costs, from low growth to skyrocketing energy bills. The post-pandemic recovery could be all but wiped out in much of Europe. Over time, this – together with the existential dread generated by Putin’s wanton nuclear threats – could generate significant pressure on European leaders to pursue normalization of relations with Russia and even greater accommodation of it. Germany’s coalition government will be no exception.
Putin would view any such shift as yet another demonstration of Western weakness, all but inviting him to pursue ever-bolder gambits. That is why the West, with Germany as a central player, must stand firm in defending its values and opposing Russia’s illegal aggression, despite the costs. Otherwise, sooner or later, we will find ourselves once again living in a world where, as the Athenian historian Thucydides famously put it, “the strong do what they can, and the weak suffer what they must.”
Read the original article on the site of Project Syndicate.